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Interview. Alain Damasio, l’écrivain d’une science-fiction révoltée

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On ne présente plus Alain Damasio, aujourd’hui devenu l’un des plus grands noms de la science-fiction française. Né en 1969, à Lyon, il met un terme à ses études dès l’âge de 22 ans, s’isole pour lire Nietzche, Deleuze, Spinoza, et prend la plume à son tour. À la fois poétiques et politiques, ses écrits sont signés d’une plume vive et incisive. Au fil des pages et empruntant mille chemins de traverse, son imagination débridée ramène le lecteur à l’humain, à ce qui fait sa force et à ce qui constitue son lien avec l’autre. Écrivain engagé, Alain Damasio fait la part belle aux révoltes intérieures et extérieures. En plus du célèbre recueil Aucun souvenir assez solide et de nombreuses autres nouvelles, il a deux grands romans à son actif : La Zone du Dehors (2001) et la Horde du Contrevent (2004), publiés chez La Volte, sa maison d’édition. Il a également rédigé le script du jeu vidéo Remember Me (2013), développé par Dontnod Entertainment. Son troisième roman, “Les Furtifs”, est à paraître prochainement.

Cet entretien vient compléter celui que nous avons déjà réalisé avec lui, au sujet du transhumanisme, dans notre numéro 1.

Vous avez écrit deux romans, La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent. Est-ce que ces œuvres ont quelque chose en commun ?

Non, ce sont des romans très différents. La Zone du Dehors est un roman d’anticipation politique qui tente de montrer ce que vont devenir nos sociétés de contrôle. C’est une sorte de 2084 qui interroge ce qui va se passer si la société continue d’être aussi normalisée, aussi soi-disant sociale-démocrate, mais qui, en fait, passe son temps à nous à nous tracer, à nous fliquer. C’est aussi une réflexion sur nous-même, qui nous entre-fliquons en permanence aux moyens des nouvelles technologies. Donc, dans le roman, il y a un groupe révolutionnaire, La Volte, qui essaye de faire prendre conscience aux gens de ce qui se passe dans ce monde.

La Horde du Contrevent est un livre-monde qui se déroule sur une planète où un vent permanent extrêmement violent souffle dans un seul sens. Et ça raconte l’histoire d’un groupe de 23 individus qui remonte le vent jusqu’à sa source. Donc c’est plus une quête à la fois collective et individuelle, face à la spiritualité intérieure qu’on a tous et qui est liée, ici, au vent. Chacun a une force vitale en lui, qui s’appelle le vif, et qui fait motricité.

Ces thématiques du contrôle, du lien et même de la vitalité avec la métaphore du vent, sont-elles des supports pour vous afin de traiter des enjeux contemporains ?

Oui, complètement. J’ai toujours revendiqué une écriture très politique, très engagée. Je suis même entré en écriture pour porter certaines valeurs, un certain combat pour des forces de vie face à tout ce qui les emprisonne, les édulcore, les anesthésie, les délave. Je pense qu’on est dans un monde très dévitalisant sous ses apparences de quiétude et de tranquillité. C’est un monde qui nous enferme dans des techno-cocons très épais et qui nous fait perdre en intensité et en vitalité. Je réfléchis beaucoup autour de ça et me situe vers les milieux de l’extrême-gauche qui, à mon sens, porte cette vitalité-là.

Pensez-vous que la science-fiction peut-être un vecteur privilégié de réflexion politique et de critique de la société ?

La science-fiction est le genre le plus libre de tous, qui permet tout. En science-fiction, on peut faire de l’anticipation, de la sociologie, de l’anthropologie. On peut déformer les niveaux de réalité, parler de planètes exogènes, confronter l’homme au robot, etc. C’est un genre qui autorise à peu près tout. Donc, naturellement, quand on veut bâtir des sociétés futures, des dystopies, des utopies, on se tourne vers la SF, car elle offre cette possibilité-là. Je ne pourrai pas le faire en polar, ni en littérature blanche. Je n’ai pas choisi la science-fiction, c’est elle qui m’a choisi, parce que c’était un champ suffisamment neuf et ouvert pour ça.

La science-fiction interroge beaucoup la science, mais n’est-ce pas au final une façon d’interroger l’humain ?

Oui, je pense qu’aujourd’hui la science-fiction vit un âge d’or parce que nous sommes dans une société anthropotechnique, où l’être humain se construit et se constitue par la technique. Nous n’avons jamais été aussi technologiquement développés. Le fait technique, le fait machinique, n’a jamais été aussi présent à tous les moments de la vie quotidienne. Pour moi la science-fiction est un art qui interroge le rapport que l’Homme entretient avec la technologie, et la façon dont elle modifie notre rapport à nous-même, aux autres et au monde. Tout est interfacé par la technologie. Quand un nouveau paradigme technologique arrive, comme Internet, le smartphone, les intelligences artificielles, etc., c’est au cœur du travail et des enjeux de la SF d’essayer de percevoir en quoi cela va modifier la façon dont on vit ensemble, dont on séduit, dont on joue, dont on pense, dont on travaille…

Dans vos ouvrages, vous abordez également beaucoup la question du langage. C’est le cas à travers du personnage de Caracole, et des matchs de rhétorique dans La Horde du Contrevent, ainsi que dans votre nouvelle Les Hauts® Parleurs®. Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette thématique ?

À partir du moment où l’on choisit un art – et moi j’ai choisi la littérature – il me paraît absolument indispensable d’utiliser cette forme dans toute son étendue. Le langage possède des potentialités énormes d’un point de vue stylistique (conduite de récit, syntaxe, phonique, phonétique), mais aussi d’un point de vue purement charnel : les voyelles et les consonnes portent des dimensions physiques que le lecteur ressent inconsciemment quand il lit. Cela paraît évident, à partir du moment où on empoigne un art donné, d’essayer de l’utiliser dans toute sa force, dans toute sa potentialité. Cela aboutie parfois à des jeux et de la virtuosité autour du langage. C’est le plaisir propre au fait d’écrire. Si j’étais musicien, je pense que je jouerais aux limites des cordes, je jouerais avec des guitares à 12 cordes ou à 3 cordes, ou en jouant avec les dents… en tout cas, j’essayerais d’exploiter au maximum ce que le support permet. Pour moi c’est le langage, donc j’y vais à fond.

Image de couverture de "La horde du contrevent", de Alain Damasio

Image de couverture de “La horde du contrevent”, de Alain Damasio

Votre propre langage, votre style d’écriture, diffère énormément d’une nouvelle ou d’un roman à l’autre. Y-a-t-il un « style Alain Damasio » ?

Oui, je pense qu’il y a un style très reconnaissable. Quand ils tombent sur un texte, les lecteurs me disent qu’ils reconnaissent au bout de quelques lignes. Je pense qu’on laisse une emprunte presque bio-dynamique dans ce qu’on écrit. Sans s’en rendre compte, on a un rythme intérieur que l’on sent dans la syntaxe. C’est souvent elle qui va déterminer le style d’un auteur. Il y a des syntaxes en percussion, des syntaxes qui ont tendance à placer la puissance de la phrase à la fin, des syntaxes plus plates, d’autres plus ondulantes. Quand on est écrivain, on reconnaît un style assez vite, car on reconnaît cette empreinte biologique de l’auteur, qui correspond à sa rythmique intérieure. Je pense avoir moi-même ma rythmique. J’ai un style assez percussif, une tendance à obstruer la phrase et à la libérer à la fin. Il y a des choses reconnaissables et qui m’échappent un peu. Après, il y a aussi beaucoup de jeux phonétiques, de travail avec les assonances. Une sorte d’homogénéité dans le travail des voyelles, des consonnes, etc. Des choses comme ça que quelqu’un va pouvoir discerner à l’œil et surtout à l’oreille.


Aucun souvenir assez solide, Alain Damasio
Folio SF
8,20€

Une cité de phares noyée par des marées d’asphalte où la lumière est un langage. Une ville saturée de capteurs qui dématérialise les enfants qui la traversent. Un monde où la totalité du lexique a été privatisée. Un amant qui marche sur sa mémoire comme dans une rue… En dix nouvelles ciselées dans une langue poétique et neuve, Alain Damasio donne corps à cet enjeu crucial : libérer la vie partout là où on la délave, la technicise ou l’emprisonne. Redonner aux trajectoires humaines le sens de l’écart et du lien. Face aux hydres gestionnaires qui lyophilisent nos cœurs, l’imaginaire de Damasio subvertit, perfore les normes et laisse à désirer. C’est un appel d’air précieux dans un présent suturé qui sature.


La Horde du Contrevent, Alain Damasio
Folio SF
11,20€

Un groupe d’élite, formé dès l’enfance à faire face, part des confins d’une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l’origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage : la Horde. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d’un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou. Expérience de lecture unique, La Horde du Contrevent est un livre-univers qui fond d’un même feu l’aventure et la poésie des parcours, le combat nu et la quête d’un sens profond du vivant qui unirait le mouvement et le lien. Chaque mot résonne, claque, fuse : Alain Damasio joue de sa plume comme d’un pinceau, d’une caméra ou d’une arme…


La Zone du Dehors, Alain Damasio
Folio SF
11,20€

2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés! Le citoyen ne s’opprime plus : il se fabrique. À la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu’on forme, tout simplement. Au cœur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte. Le Dehors est leur espace, subvertir leur seule arme. Emmenés par Capt, philosophe et stratège, le peintre Kamio et le fulgurant Slift que rien ne bloque ni ne borne, ils iront au bout de leur volution. En perdant beaucoup. En gagnant tout. Premier roman, ici réécrit, La Zone du Dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Celle que nos gouvernements, nos multinationales, nos technologies et nos médias nous tissent aux fibres, tranquillement. Avec notre plus complice consentement. Peut-être est-il temps d’apprendre à boxer chaos debout contre le swing de la norme?

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Anticipation sera au Salon du Livre de Paris 2020

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En 2019 puis en 2018, nous avons eu le plaisir de vous rencontrer aux Utopiales, le festival international de science-fiction de Nantes. Puis, début 2020, vous avez été nombreux et nombreuses à venir à notre événement dédié à des « contes de l’odyssée spatiale », à Rennes. Nous voulons multiplier ces rencontres avec vous partout en France, à différentes occasions. Nous sommes donc particulièrement heureux de vous annoncer notre présence au Salon du Livre de Paris, sur l’invitation de Books on Demand, pour une séance de dédicace.

La rencontre aura lieu le dimanche 22 mars 2020, de 16h à 18h, sur le stand P33 tenu par Books on Demand. Des exemplaires du numéro 1 et du numéro 2 seront disponibles. Nous mettrons à jour ce post si nous participons à d’autres événements sur place.

Le salon du Livre de Paris se tient comme chaque année à Paris Porte de Versailles Pavillon 1, Boulevard Victor, dans le 15e arrondissement. L’événement a lieu du vendredi 20 au 23 mars. L’entrée se fait par billetterie, il vaut mieux donc s’y prendre à l’avance et réserver les billets à l’avance. Cette année, l’Inde est à l’honneur.

Si vous souhaitez nous rencontrer à cette occasion mais en dehors du créneau de la séance de dédicace, par exemple pour une interview, n’hésitez pas à nous contacter quelques temps en amont.

Illustration de couverture : Livre Paris 2019

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Interview • Jean-Claude Dunyach : le destin spatial de Lady Évangeline

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L’écrivain français de science-fiction Jean-Claude Dunyach est de retour cette année avec Trois hourras pour lady Évangeline, en librairie le 20 juin aux éditions L’Atalante. Une héroïne irritante mais héroïque, l’humanité en danger, la place des femmes dans le récit, l’avenir spatial… L’auteur nous livre le portrait de son nouvel ouvrage.

De quoi parle « Trois hourras pour lady Évangeline » ?

C’est un space opera un peu particulier, car à l’origine il y avait une novella, donc un texte d’une cinquantaine de pages, qui traitait d’une adolescente envoyée sur une planète-école. Elle se retrouvait prisonnière d’une ruche qui essayait de la transformer en reine. Cette histoire me plaisait. Le personnage aussi, bien qu’il soit absolument odieux et insupportable… Mais je trouvais que cette Évangeline avait une vraie vitalité.

À un moment donné, un univers s’est déployé tout autour. Elle est devenue une partie d’une histoire beaucoup plus large, ce qui donne un roman dans lequel l’expérience préalable d’Évangeline va lui permettre de communiquer avec une variété d’extraterrestres dont le but est d’exterminer l’humanité. Elle demeure le seul espoir d’arriver à établir un compromis. Il y a beaucoup de morts, mais on arrive à une fin… à peu près équilibrée !

Quel était le plus plaisant dans l’écriture de ce roman ?

Je me suis régalé surtout parce que la plupart des personnages sont féminins et que ce ne sont pas des Captain Marvel, mais juste des femmes qui, confrontées à un problème qui les dépasse et qui dépasse l’humanité, tentent de survivre de la meilleure façon. Et si possible d’arranger les choses !

J’ai voulu me projeter dans un espace au sein duquel cette histoire d’inégalité entre hommes et femmes n’existe plus, car l’égalité sexuelle et de perception y est présente au point que tout le monde peut s’en moquer. C’est un endroit où la sexualité est débridée, et où toutes les formes de sexualité sont placées au même plan. On ne se pose même pas la question de savoir si on est homosexuel, hétérosexuel, etc., on se demande juste « Dans quel pourcentage je suis aujourd’hui, qu’est-ce que j’ai envie de faire en ce moment avec cette personne en face ? ». Personne ne te juge sur le fait que tu sois un homme ou une femme. Cela me permet de jouer avec les archétypes et de dire que ces archétypes ne servent à rien.

Je crois que toute société qui se développera dans l’espace aura réglé son problème de rapport hommes-femmes, car sinon nous sommes coincés.

Lady Évangeline semble être un peu comme Cersei dans Game of Thrones : elle est méchante, mais on adore la détester. Comment opère ce type de charme dans un récit ?

Évangeline n’est pas quelqu’un de mauvais par essence. Elle est juste une adolescente insupportable de 16 ans (on sait tous ce que c’est !). Mais à un moment donné elle est face à une situation où sa survie est confrontée à des choix inacceptables. Elle fait la seule chose qu’elle peut faire : s’en tirer. J’aime les gens qui survivent, au-delà de la morale, au-delà de toute forme de respect de soi en se disant « Tant pis pour cette bataille, je survivrai pour faire la prochaine ». C’est ce qu’elle fait.

On dirait une forme de récit initiatique…

Pas totalement. Ce n’est pas forcément un récit de passage à l’âge adulte, mais surtout un récit sur le passage à un autre niveau de conscience de soi. On cesse d’être une gamine égocentrique et insupportable, avec tous les malaises que ça peut comporter, pour devenir quelqu’un qui s’assume.

Un développement vers l’espace est-il le futur inéluctable de notre société ?

Je l’espèce, car si on ne le fait pas, cela veut dire que l’on va rester sur une planète dont on va progressivement épuiser les ressources. Donc je me dis comme les Américains, « the only way is up », la seule façon c’est de regarder vers le ciel.

La science-fiction incarne quel type de message concernant ce futur spatial ? Optimiste, pessimiste ?

À partir du moment où l’humanité que je décris est dans l’espace, cela prouve qu’elle a survécu. Donc c’est un projet optimiste. Et là, en plus, elle est confrontée à une menace terrifiante à laquelle elle survit malgré tout.

La science-fiction n’est pas vocation à être optimiste ou pessimiste, elle a pour vocation de regarder loin et de dire « je vous emmène là-bas », pour voir quels sont les chemins que l’on a pris pour y arriver, et quelles conséquences cela peut avoir.

Puisque tout est parti d’une novella pour donner un roman, l’univers de Lady Évangeline va-t-il s’étendre encore au-delà de cet ouvrage ?

Non, nous sommes arrivés au bout de l’histoire. Que le personnage revienne quelques années plus tard, je ne sais pas. Je souhaite une longue vie à Évangeline. Ce qu’elle peut devenir m’intéresse. Un jour, peut-être qu’il y aura une vieille Dame Évangeline qui viendra m’expliquer ce qu’elle a vécu, et à ce moment-là j’écrirai un autre livre. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas.

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