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Interviews

Altered Carbon. Rencontre avec Richard Morgan, l’auteur du roman

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Netflix a fait sensation, le 2 février 2018, en diffusant la saison 1 de sa nouvelle série, Altered Carbon. La production, digne d’un blockbuster, nous livre un univers visuel cyberpunk à couper le souffle. Ce n’est pas étonnant, puisque cette série serait l’une des plus chères jamais produites par Netflix. À l’origine, Altered Carbon est un roman écrit par l’écrivain américain Richard K. Morgan et publié en 2002. En France, l’ouvrage paraît un an plus tard, sous le titre Carbone Modifié chez Bragelonne. Entre transferts de conscience, bioaugmentations, intelligences artificielles… ce techno-thriller plein d’adrénaline divertit autant qu’il questionne. Nous avons rencontré l’auteur.

Pourquoi écrire spécifiquement dans le mouvement cyberpunk de la SF ?

La science-fiction a toujours été mon premier amour. J’ai lu beaucoup de choses, mais je revenais toujours à un moment ou un autre à la SF. À la fin des années 70, j’ai eu un déclic lorsque j’ai lu les nouvelles de William Gibbson. Il a réussi à intégrer une ambiance de roman noir dans la SF. Au même moment, Blade Runner est aussi arrivé. J’ai tout de suite su que c’était ce que je voulais écrire et comme ça que je voulais l’écrire. Il m’a ensuite fallu environ douze ans avant que j’arrive à être publié.

Aujourd’hui, la technologie est partout dans nos vies. Dans Carbone Modifié vous parlez beaucoup de la modification des corps humains, de transhumanisme. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Je ne dirai spas que je l’ai choisit, mais qu’il m’a choisi. Je pense que quand on lit beaucoup de science-fiction on s’accoutume à ces concepts très tôt. Dans les années 70, ils étaient d’ailleurs déjà beaucoup dans l’actualité, on parlait beaucoup de la cybernétique. À ce moment-là, c’était très « métallique », au sens où il était question de bras robotiques pour remplacer des membres perdus. Petit et à petit, au cours des années 80, c’est devenu une vision plus organique, avec cette idée d’intégrer en nous des machines qui ressembleront davantage à un organe humain qu’à une véritable machine. C’est un domaine fascinant, ça l’a toujours été.

Image tirée de la série Netflix.

« Carbone Modifié » vient d’une dispute que j’avais eue avec un bouddhiste sur la justice et la réincarnation. Il essayait de me convaincre de l’idée que si on souffre dans cette vie, c’est que dans une vie antérieure on a fait quelque chose de mal. Je n’arrivais pas à voir la justice là-dedans, car pour ma part, si je ne me souviens pas de mes vies antérieures, je n’ai pas fait ces choses. On n’a jamais résolu ce différent entre nous. Mais c’était une question qui m’intéressait beaucoup : dans quelle mesure peux-tu être responsable pour des crimes dont tu ne te souviens pas ? Des crimes que la personne que tu es n’a pas commis ? C’est l’idée d’avoir perdu une copie de ta personnalité, et que ta nouvelle copie ne se souvient pas de ce qu’elle a fait auparavant. Quel genre de responsabilité morale déborde sur cette seconde personnalité ? Et comme je ne suis pas très matérialiste, l’idée ne s’est jamais présentée à moi d’explorer ça au travers d’histoires de fantômes ou de choses surnaturelles. Pour moi, l’idée de la technologie était évidente. Traiter cela sous la forme de remplacement de corps et de digitalisation de la conscience humaine pour la remettre dans de nouveaux corps, c’était une bonne façon d’adresser cette question fondamentale.

Est-ce que cette idée vous effraie ou vous fascine ? 

Le futur est toujours effrayant, parce qu’on ne sait pas de quoi il sera fait. Mais la chose dont il faut se souvenir, c’est que les enfants qui grandiront dans ce futur ne seront pas effrayés par lui. Pour eux ce sera normal. J’ai une arrière-grand-mère, qui est née avant le tournant du XXe siècle, et elle était terrifiée du téléphone. Elle n’est jamais devenue à l’aise avec ce téléphone, elle n’a jamais vraiment assimilé l’idée que quelqu’un pouvait « entrer dans ta maison », faire sonner cette machine et que si tu le décroches tu entendras sa voix… elle a appris à l’utiliser, bien sûr, mais n’est jamais devenue à l’aise avec. Et je pense que, de façon similaire, chaque génération doit faire face à un ensemble de nouvelles technologies, de progrès, qui lui fait peur parce que c’est nouveau, frais, apportant des questions que nous n’avions pas à affronter auparavant. Il y a toute une génération de gens qui grandissent avec ça, et pour eux ce sera normal, ce sera une part de leur environnement, donc ils vont s’en accommoder. Oui, parfois le futur me fait peur, mais je suis âgé, j’ai 52 ans et je suis sûr que cela ne va pas effrayer mon fils ni les gens de sa génération.

Le mouvement cyberpunk est très pessimiste à l’égard du futur, contrairement à la SF des années 1950. Pensez-vous qu’il y ait une place pour une « utopie transhumaniste » ?

Je pense que le transhumanisme ne pourra résoudre aucun de nos problèmes fondamentaux, et notamment celui de faire avec ce que l’on est en tant qu’espèce, en tant qu’humains. Peut-être pouvons-nous modifier qui l’on est, en tant qu’humains, et nous transformer en une autre espèce… mais tous les progrès que j’aborde, transhumanisme compris, souffrent du même problème fondamental : ils sont détenus et gérés par des êtres humains. Donc, évidemment, le transhumanisme permettrait de vivre beaucoup plus longtemps, de remplacer des parties du corps vieillissantes, ou même de faire pousser de nouveaux corps… mais qui aura accès à ça ? Les gens riches. Donc qu’en est-il des plus pauvres ? Ils n’y auront pas l’accès. C’est comme ça que les êtres humains fonctionnent. Jusqu’à ce que l’on trouve vraiment un moyen de résoudre ce problème, on n’aura jamais d’utopie, car nous ne sommes pas conçus pour l’utopie. Nous sommes conçus pour vivre dans un environnement très difficile de type « bas-toi ou meurt », nous portons ça en nous.

Image tirée de « Altered Carbon » sur Netflix.

Donc maintenant, si nous le voulions, nous pourrions éliminer la faim et la maladie sur la planète entière. Aucun enfant ne devrait mourir de faim. Nous pouvons faire ça, nous avons déjà la capacité technologique de le faire, mais nous ne l’avons pas encore fait. C’est ce que nous sommes en tant qu’espèce, c’est notre problème. Si nous pouvons faire face à ce problème, nous pourrons peut-être vivre dans une utopie. Mais d’ici là, il importe peu quelle technologie se présente, cela ne changera comment le monde fonctionne. Cela doit venir au travers d’un changement social.

Donc vous ne pensez pas que la technologie nous permettrait de nous rendre égaux ?

Non. La technologie rend certes cela plus facile. C’est toujours plus simple d’être généreux quand on est riche. Les sociétés occidentales sont devenues très riches, très prospères. Personne ne meurt de faim à l’Ouest. Enfin, il y a des personnes sans-abris, mais c’est un problème que l’on tente de résoudre en tant que société. Si on retourne dans le temps, même cent ans en arrière, ce n’était pas une question de société, des gens mourraient de faim et vivaient dans la rue toute leur vie, et on n’en avait cure, c’était une norme. La technologie nous permet d’améliorer les conditions de vie. Mais le problème demeure.

Il est possible d’avoir une meilleure société. Je ne sais pas pour vous, mais je suis bien plus heureux de vivre maintenant que je ne l’aurais été de vivre en 1970, par exemple. Mais on n’aura jamais une utopie, parce que l’utopie exclut tout type de problématiques humaines… or, nous sommes une espèce problématique. On vit dans une société extraordinaire selon les normes de nos ancêtres. Cela pourrait être beaucoup mieux et j’espère que, progressivement, cela va devenir mieux. Mais je pense que l’idée d’une utopie comprend mal qui nous sommes. C’est l’idée que nous pouvons, à travers quelques trucages technologiques, changer soudainement nos plus basiques volontés et instincts, mais non, nous ne changerons pas ça.

Je suis un père à présent, et je ferai tout pour mon enfant. Cela inclut probablement des choses illégales, même enfreindre la loi, et évidemment je vais essayer de lui léguer tous mes succès dans la vie. Il aura une fortune imméritée, un succès immérité, qui lui seront donnés. Simplement parce que c’est mon fils. C’est objectivement injuste. On ne peut changer ça. Les communistes ont essayé de changer ça, dans une tentative pour écarter les connexions émotionnelles personnelles, pour mettre fin aux idées de loyautés tribales, familiales, de nationalisme, tout cela… Mais cela fait partie de qui nous sommes. On ne peut les écarter. Et si on le pouvait, on aurait quelque chose qui n’est pas humain. On peut avoir une utopie, mais on ne peut pas avoir d’humains qui vivent dans cette utopie, et ça, c’est quelque chose qui me paraît même plus effrayant que n’importe quel autre futur auquel je peux penser.

Donc toute utopie serait une dystopie en puissance ?

Oui. Enfin, je ne veux pas sembler trop négatif, parce que je pense que le problème est que, surtout de nos jours, nous voyons tout de façon binaire. Donc ça doit être soit une utopie, ou une dystopie. Mais ça n’a jamais été le cas, et ça continuera à ne pas être le cas. De façon générale, la vie sur Terre semble s’améliorer pour les êtres humains (bon, pas autant pour les autres espèces). C’est un processus qui, même s’il ne donne pas de garanties, procure quelques raisons d’être optimiste. Mais ce n’est pas réaliste de penser que nous allons nous réveiller dans dix ans dans une société sans crimes, sans injustices.

Image tirée de la série Netflix.

Concernant les crimes contre les femmes, par exemple, je suis plutôt convaincu à ce stade que la misogynie est inscrite dans nos gènes, que nous sommes nés avec un sens inné de l’infériorité des femmes, qu’elles peuvent être utilisées. On doit combattre ça, toutes les générations doivent combattre ça, mais ça ne disparaît ra pas. Toute féministe sait que les réactions violentes contre ce qu’elle prône continuent toujours de revenir. Je ne pense pas que ce soit la société, je pense que c’est solidement ancré dans ce que nous sommes. Nous grandissons et nous naissons avec l’idée qu’il est normal que les forts dominent les faibles, parce que c’est ce que la nature nous apprend, c’est ce que le monde est. Les femmes sont physiquement plus faibles que les hommes, donc elles sont, par définition, plus faciles à contrôler. Je pense que c’est ce que nous sommes comme espèce. On se bat contre ça constamment, il faut constamment rééduquer, tenter de construire une société qui remet ça en cause.

C’est la même chose avec l’impérialisme et l’esclavage : c’est ce que les êtres humains font. Le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas des phénomènes récents. Selon la vision marxiste, c’est quelque chose que les empires européens ont fait au cours des derniers siècles, mais ce n’est pas le cas. Avant que les puissances européennes soient impérialistes, il y avait d’autres puissances impérialistes. Les Britanniques ont pris le pouvoir en Inde, qui était sous domination des empereurs Mughal qui venaient également de loin pour le dominer. Aujourd’hui, l’esclavage est vu à travers le prisme de l’esclavage africain-américain. Mais c’est en fait un problème humain général. Ça a toujours existé et a touché différentes sortes de personnes. Selon moi, c’est quelque chose qui fait partie de nos gènes. Je pense tout simplement que nous sommes des singes violents. Des singes violents et sexistes. Et on doit combattre ça. On essaye constamment de le refouler. C’est tout l’enjeu de la civilisation, de créer quelque chose de meilleur. Mais il faut être conscient des limites. On ne peut pas juste dire : « demain nous serons tous des anges ». Cela n’arrivera pas. C’est un processus lent et douloureux. Je le dis particulièrement pour les féministes. Cela ne s’arrête jamais, vous ne gagnerez jamais ce combat. Il faut combattre le sexisme à chaque génération. Sinon on perd la partie. On voit ça en ce moment, on voit une tentative pour remettre en cause les avancées féministes, les droits des femmes. Cela va continuer à arriver, je ne pense pas que ça va disparaître. Parce que je pense que c’est ce que nous sommes génétiquement.

Pour retourner à vos livres, quels genres de projets avez-vous maintenant ?

Je finis actuellement un roman de science-fiction, très similaire de ceux que j’ai écrits auparavant. J’ai passé ces dernières années a écrire de la fantasy et je reviens aujourd’hui à la SF. Je finis unlivre dontl’intrigue se déroule sur Mars, 200 à300 ans dans le futur. C’est très dystopique, je doisl’admettre. Les gens qui ont aimé les romans de Takeshi Kovacs (personnage principal de CarboneModifié, NDLR) etqui ont aimé Black Man se sentiront très à l’aise dans ce monde, qui est très violent, avec beaucoup d’action. Ce livre parle également de qui nous sommes et de comment nous allons changersi nous allons coloniser un autre monde.

Vous traitez dans vos livres de questions évoquant votre vision de l’espèce humaine. Est-ce que c’est une façon de faire réfléchir les lecteurs et, peut-être, initier un changement ?

C’est une idée sympathique, et j’aime penser que oui. Mais, selon moi, le problème est qu’en règle générale un livre ne change pas les gens. La dernière fois qu’un livre a réussi cela serait peut-être « La Case de l’oncle Tom », il y a plus d’un siècle et demi. Mais généralement un livre ne change pas les choses, même dix livres ne changent pas les choses. On peut faire partie d’un processus général, à la limite. Si tous les livres envoient à peu près le message que l’on devrait traiter tout le monde de façon égale, que les femmes et les hommes devaient avoir les mêmes droits, que l’esclavage est une abomination… si l’on renforce constamment ce message, on peut faire partie d’un mouvement qui, je l’espère, accomplira quelque chose. L’art permet de faire ça.

Je soupçonne en fait d’écrire dans le cadre d’une sorte dethérapie. J’écris pour exorciser mes frustrations et impulsions violentes. Quelqu’un m’a dit un jour qu’apparemment Ian Flemming a été conseillé d’écrire les romans de James Bond comme une thérapie, « pour que ça sorte ». En les lisant, on peut le voir. Je ne crois pas être aussi dérangé que Flemming, mais oui, il me semble quec’est une forme de catharsis d’évacuer certaines choses sur lespageset d’essayer de faire quelque chose avec. J’écrisunlivre pour me sentir mieux. Appelez ça de la thérapie, de l’expression individuelle… Peut-être que j’essaye aussi de faire que les gens m’écoute, ce serait sympathique. Mais en fin de compte je pense que c’est un voyage personnel et on espère juste que les gens vont lire ce qu’on a écrit et se dire « ça, c’est un voyage que j’aimerais faire ».

Est-ce que finalement les lecteurs ne prennent-ils pas ce qu’ils veulent du livre que vous leur avez donné ?

Oui, un livre écrit avec un message clair, « c’est la façon dont vous devez vous comporter » ou « ce genre de choses devraient arriver », c’est un livre de mauvaise science-fiction. C’est un projet non fictionnel pour un écrivain que d’écrire un livre sur comment nous devrions nous comporter politiquement. La fiction doit être divertissante. On a besoin de s’identifier au personnage, d’apprécier le récit. C’est comme une attraction de fête foraine, on se laisse emporter. Mais il est vrai qu’on essaye d’apporter de la couleur au récit avec notre propre sens des choses, et de ce point de vue tous les écrits sont politiques. Pas parce qu’on choisit de les rendre politiques, mais parce que tout le monde a des opinions politiques, même si c’est la politique du statu quo. Souvent, les gens disent que tel livre n’est pas politique, mais il l’est. C’est juste que ses hypothèses sont partie intégrante de la façon dont tout le monde suppose que les choses sont. Elles paraissent invisibles, mais les opinions politiques sont toujours là.

Tout le monde prend quelque chose de différent d’un livre, on ne peut attendre que le livre soit toujours lu de la même façon. J’ai eu des gens qui ont lu mes livres et en ont sorti des choses auxquelles je n’aurai pas pensé. Parfois j’en suis très content : « c’est cool, je n’avais jamais pensé à ça ». À d’autres moments, c’est plus : « comment est-ce possible que vous croyiez ça ? » Mais on ne peut contrôler ça. Et c’est bien, parce qu’on espère toujours que les gens vont y relever quelque chose de plus que juste l’histoire. Mais si tout ce qu’ils y trouvent est l’histoire, ça me va très bien aussi.


Carbone Modifié, Richard Morgan. Bragelonne.

8,20€

PRIX PHILIP K. DICK 2003. Dans un avenir pas si lointain, la mort n’est plus définitive : vous pouvez sauvegarder votre conscience et vos souvenirs et les réimplanter dans un nouveau corps. De fait, pour Takeshi Kovacs, mourir n’est plus qu’un accident de parcours : il a déjà été tué plusieurs fois. C’étaient les risques du métier dans les Corps diplomatiques, les troupes d’élite du Protectorat des Nations unies expédiées à travers la galaxie. Mais cette fois, on le ramène sur Terre pour mener l’enquête : un riche magnat veut élucider sa propre mort. La police a conclu au suicide. Or, pourquoi se suicider quand on sauvegarde son esprit tous les jours, certain de revenir parmi les vivants ? Vous tenez entre vos mains le polar du futur.

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Chroniques

Interview. Alain Damasio, l’écrivain d’une science-fiction révoltée

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On ne présente plus Alain Damasio, aujourd’hui devenu l’un des plus grands noms de la science-fiction française. Né en 1969, à Lyon, il met un terme à ses études dès l’âge de 22 ans, s’isole pour lire Nietzche, Deleuze, Spinoza, et prend la plume à son tour. À la fois poétiques et politiques, ses écrits sont signés d’une plume vive et incisive. Au fil des pages et empruntant mille chemins de traverse, son imagination débridée ramène le lecteur à l’humain, à ce qui fait sa force et à ce qui constitue son lien avec l’autre. Écrivain engagé, Alain Damasio fait la part belle aux révoltes intérieures et extérieures. En plus du célèbre recueil Aucun souvenir assez solide et de nombreuses autres nouvelles, on peut relever deux grands romans à son actif : La Zone du Dehors (2001) et la Horde du Contrevent (2004), publiés chez La Volte, sa maison d’édition. Il a également rédigé le script du jeu vidéo Remember Me (2013), développé par Dontnod Entertainment. Son troisième roman, « Les Furtifs », est à paraître prochainement.

Vous avez écrit deux romans, La Zone du Dehors et La Horde du Contrevent. Est-ce que ces œuvres ont quelque chose en commun ?

Non, ce sont des romans très différents. La Zone du Dehors est un roman d’anticipation politique qui tente de montrer ce que vont devenir nos sociétés de contrôle. C’est une sorte de 2084 qui interroge ce qui va se passer si la société continue d’être aussi normalisée, aussi soi-disant sociale-démocrate, mais qui, en fait, passe son temps à nous à nous tracer, à nous fliquer. C’est aussi une réflexion sur nous-même, qui nous entre-fliquons en permanence aux moyens des nouvelles technologies. Donc, dans le roman, il y a un groupe révolutionnaire, La Volte, qui essaye de faire prendre conscience aux gens de ce qui se passe dans ce monde.

La Horde du Contrevent est un livre-monde qui se déroule sur une planète où un vent permanent extrêmement violent souffle dans un seul sens. Et ça raconte l’histoire d’un groupe de 23 individus qui remonte le vent jusqu’à sa source. Donc c’est plus une quête à la fois collective et individuelle, face à la spiritualité intérieure qu’on a tous et qui est liée, ici, au vent. Chacun a une force vitale en lui, qui s’appelle le vif, et qui fait motricité.

Ces thématiques du contrôle, du lien et même de la vitalité avec la métaphore du vent, sont-elles des supports pour vous afin de traiter des enjeux contemporains ?

Oui, complètement. J’ai toujours revendiqué une écriture très politique, très engagée. Je suis même entré en écriture pour porter certaines valeurs, un certain combat pour des forces de vie face à tout ce qui les emprisonne, les édulcore, les anesthésie, les délave. Je pense qu’on est dans un monde très dévitalisant sous ses apparences de quiétude et de tranquillité. C’est un monde qui nous enferme dans des techno-cocons très épais et qui nous fait perdre en intensité et en vitalité. Je réfléchis beaucoup autour de ça et me situe vers les milieux de l’extrême-gauche qui, à mon sens, porte cette vitalité-là.

Pensez-vous que la science-fiction peut-être un vecteur privilégié de réflexion politique et de critique de la société ?

La science-fiction est le genre le plus libre de tous, qui permet tout. En science-fiction, on peut faire de l’anticipation, de la sociologie, de l’anthropologie. On peut déformer les niveaux de réalité, parler de planètes exogènes, confronter l’homme au robot, etc. C’est un genre qui autorise à peu près tout. Donc, naturellement, quand on veut bâtir des sociétés futures, des dystopies, des utopies, on se tourne vers la SF, car elle offre cette possibilité-là. Je ne pourrai pas le faire en polar, ni en littérature blanche. Je n’ai pas choisi la science-fiction, c’est elle qui m’a choisi, parce que c’était un champ suffisamment neuf et ouvert pour ça.

La science-fiction interroge beaucoup la science, mais n’est-ce pas au final une façon d’interroger l’humain ?

Oui, je pense qu’aujourd’hui la science-fiction vit un âge d’or parce que nous sommes dans une société anthropotechnique, où l’être humain se construit et se constitue par la technique. Nous n’avons jamais été aussi technologiquement développés. Le fait technique, le fait machinique, n’a jamais été aussi présent à tous les moments de la vie quotidienne. Pour moi la science-fiction est un art qui interroge le rapport que l’Homme entretient avec la technologie, et la façon dont elle modifie notre rapport à nous-même, aux autres et au monde. Tout est interfacé par la technologie. Quand un nouveau paradigme technologique arrive, comme Internet, le smartphone, les intelligences artificielles, etc., c’est au cœur du travail et des enjeux de la SF d’essayer de percevoir en quoi cela va modifier la façon dont on vit ensemble, dont on séduit, dont on joue, dont on pense, dont on travaille…

Dans vos ouvrages, vous abordez également beaucoup la question du langage. C’est le cas à travers du personnage de Caracole, et des matchs de rhétorique dans La Horde du Contrevent, ainsi que dans votre nouvelle Les Hauts® Parleurs®. Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette thématique ?

À partir du moment où l’on choisit un art – et moi j’ai choisi la littérature – il me paraît absolument indispensable d’utiliser cette forme dans toute son étendue. Le langage possède des potentialités énormes d’un point de vue stylistique (conduite de récit, syntaxe, phonique, phonétique), mais aussi d’un point de vue purement charnel : les voyelles et les consonnes portent des dimensions physiques que le lecteur ressent inconsciemment quand il lit. Cela paraît évident, à partir du moment où on empoigne un art donné, d’essayer de l’utiliser dans toute sa force, dans toute sa potentialité. Cela aboutie parfois à des jeux et de la virtuosité autour du langage. C’est le plaisir propre au fait d’écrire. Si j’étais musicien, je pense que je jouerais aux limites des cordes, je jouerais avec des guitares à 12 cordes ou à 3 cordes, ou en jouant avec les dents… en tout cas, j’essayerais d’exploiter au maximum ce que le support permet. Pour moi c’est le langage, donc j’y vais à fond.

Image de couverture de "La horde du contrevent", de Alain Damasio

Image de couverture de « La horde du contrevent », de Alain Damasio

Votre propre langage, votre style d’écriture, diffère énormément d’une nouvelle ou d’un roman à l’autre. Y-a-t-il un « style Alain Damasio » ?

Oui, je pense qu’il y a un style très reconnaissable. Quand ils tombent sur un texte, les lecteurs me disent qu’ils reconnaissent au bout de quelques lignes. Je pense qu’on laisse une emprunte presque bio-dynamique dans ce qu’on écrit. Sans s’en rendre compte, on a un rythme intérieur que l’on sent dans la syntaxe. C’est souvent elle qui va déterminer le style d’un auteur. Il y a des syntaxes en percussion, des syntaxes qui ont tendance à placer la puissance de la phrase à la fin, des syntaxes plus plates, d’autres plus ondulantes. Quand on est écrivain, on reconnaît un style assez vite, car on reconnaît cette empreinte biologique de l’auteur, qui correspond à sa rythmique intérieure. Je pense avoir moi-même ma rythmique. J’ai un style assez percussif, une tendance à obstruer la phrase et à la libérer à la fin. Il y a des choses reconnaissables et qui m’échappent un peu. Après, il y a aussi beaucoup de jeux phonétiques, de travail avec les assonances. Une sorte d’homogénéité dans le travail des voyelles, des consonnes, etc. Des choses comme ça que quelqu’un va pouvoir discerner à l’œil et surtout à l’oreille.


Aucun souvenir assez solide, Alain Damasio
Folio SF
8,20€

Une cité de phares noyée par des marées d’asphalte où la lumière est un langage. Une ville saturée de capteurs qui dématérialise les enfants qui la traversent. Un monde où la totalité du lexique a été privatisée. Un amant qui marche sur sa mémoire comme dans une rue… En dix nouvelles ciselées dans une langue poétique et neuve, Alain Damasio donne corps à cet enjeu crucial : libérer la vie partout là où on la délave, la technicise ou l’emprisonne. Redonner aux trajectoires humaines le sens de l’écart et du lien. Face aux hydres gestionnaires qui lyophilisent nos cœurs, l’imaginaire de Damasio subvertit, perfore les normes et laisse à désirer. C’est un appel d’air précieux dans un présent suturé qui sature.

 


La Horde du Contrevent, Alain Damasio
Folio SF
11,20€

Un groupe d’élite, formé dès l’enfance à faire face, part des confins d’une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l’origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage : la Horde. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d’un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou. Expérience de lecture unique, La Horde du Contrevent est un livre-univers qui fond d’un même feu l’aventure et la poésie des parcours, le combat nu et la quête d’un sens profond du vivant qui unirait le mouvement et le lien. Chaque mot résonne, claque, fuse : Alain Damasio joue de sa plume comme d’un pinceau, d’une caméra ou d’une arme…

 


La Zone du Dehors, Alain Damasio
Folio SF
11,20€

2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés! Le citoyen ne s’opprime plus : il se fabrique. À la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu’on forme, tout simplement. Au cœur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte. Le Dehors est leur espace, subvertir leur seule arme. Emmenés par Capt, philosophe et stratège, le peintre Kamio et le fulgurant Slift que rien ne bloque ni ne borne, ils iront au bout de leur volution. En perdant beaucoup. En gagnant tout. Premier roman, ici réécrit, La Zone du Dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Celle que nos gouvernements, nos multinationales, nos technologies et nos médias nous tissent aux fibres, tranquillement. Avec notre plus complice consentement. Peut-être est-il temps d’apprendre à boxer chaos debout contre le swing de la norme?

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