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Altered Carbon. Rencontre avec Richard Morgan, l’auteur du roman

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Netflix a fait sensation, le 2 février 2018, en diffusant la saison 1 de sa nouvelle série, Altered Carbon. La production, digne d’un blockbuster, nous livre un univers visuel cyberpunk à couper le souffle. Mais à l’origine, Altered Carbon est un roman écrit par l’écrivain américain Richard K. Morgan et publié en 2002. En France, l’ouvrage paraît un an plus tard, sous le titre Carbone Modifié chez Bragelonne. Entre transferts de conscience, bioaugmentations, intelligences artificielles… Ce techno-thriller plein d’adrénaline divertit autant qu’il questionne. Anticipation a rencontré l’auteur lors des Utopiales 2017.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans le mouvement cyberpunk spécifiquement ?

La science-fiction a toujours été mon premier amour. J’ai lu beaucoup de choses, mais je revenais toujours à un moment ou un autre à la SF. À la fin des années 70, j’ai eu un déclic lorsque j’ai lu les nouvelles de William Gibson. Il a réussi à intégrer une ambiance de roman noir dans la SF. Au même moment, Blade Runner est aussi arrivé. J’ai tout de suite su que c’était ce que je voulais écrire et comme ça que je voulais l’écrire. Il m’a ensuite fallu environ douze ans avant que j’arrive à être publié.

Aujourd’hui, la technologie est partout dans nos vies. Dans Carbone Modifié vous parlez beaucoup de la modification des corps humains et de transhumanisme. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Je ne dirais pas que je l’ai choisi, mais qu’il m’a choisi. Je pense que quand on lit beaucoup de science-fiction on s’accoutume très tôt à ces concepts. Dans les années 70, ils étaient d’ailleurs déjà beaucoup dans l’actualité, on parlait de la cybernétique. À ce moment-là, c’était très « métallique », au sens où il était question de bras robotiques pour remplacer des membres perdus. Petit à petit, au cours des années 80, c’est devenu une vision plus organique, avec cette idée d’intégrer en nous des machines qui ressembleront davantage à un organe humain qu’à une véritable machine. C’est un domaine fascinant, ça l’a toujours été.

Image tirée de la série Netflix.

« Carbone Modifié » vient d’une dispute que j’avais eu avec un bouddhiste sur la justice et la réincarnation. Il essayait de me convaincre que si l’on souffre dans cette vie, c’est que dans une vie antérieure on a fait quelque chose de mal. Je n’arrivais pas à voir la justice là-dedans, car pour ma part, si je ne me souviens pas de mes vies antérieures, je n’ai pas fait ces choses. On n’a jamais résolu ce différent entre nous. Mais c’était une question qui m’intéressait beaucoup : dans quelle mesure peux-tu être responsable pour des crimes dont tu ne te souviens pas ? Des crimes que la personne que tu es n’a pas commis ?

C’est l’idée d’avoir perdu une copie de ta personnalité, et que ta nouvelle copie ne se souvient pas de ce qu’elle a fait auparavant. Quel genre de responsabilité morale déborde sur cette seconde personnalité ? Et comme je suis très matérialiste, l’idée ne s’est jamais présentée à moi d’explorer ça au travers d’histoires de fantômes ou de choses surnaturelles. Pour moi, l’idée de la technologie était évidente. Traiter cela sous la forme de remplacement de corps et de digitalisation de la conscience humaine pour la remettre dans de nouveaux corps, c’était une bonne façon de poser cette question fondamentale.

Ces concepts de digitalisation de l’esprit, de cybernétique, etc… Ils vous effraient ou ils vous fascinent ? 

Le futur est toujours effrayant, parce qu’on ne sait pas de quoi il sera fait. Mais la chose dont il faut se souvenir, c’est que les enfants qui grandiront dans ce futur ne seront pas effrayés par lui. Pour eux ce sera normal. J’ai une arrière-grand-mère, qui est née avant le tournant du XXe siècle, et elle était terrifiée du téléphone. Elle n’est jamais devenue à l’aise avec ce téléphone, elle n’a jamais vraiment assimilé l’idée que quelqu’un pouvait « entrer dans ta maison », faire sonner cette machine et que si tu le décroches tu entendras sa voix… elle a appris à l’utiliser, bien-sûr, mais c’est tout.

Je pense que, de façon similaire, chaque génération doit faire face à un ensemble de nouvelles technologies, de progrès, qui lui fait peur parce que c’est nouveau, frais, que cela apporte des questions que nous n’avions pas à affronter auparavant. Il y a toute une génération de gens qui grandissent avec ça, et pour eux ce sera normal, ce sera une part de leur environnement, donc ils vont s’en accommoder.

Oui, parfois le futur me fait peur, mais je suis âgé, j’ai 52 ans et je suis sûr que cela ne va pas effrayer mon fils ni les gens de sa génération.

Le mouvement cyberpunk est très pessimiste à l’égard du futur, contrairement à la SF des années 1950. Pensez-vous qu’il y ait une place pour une « utopie transhumaniste » ?

Je pense que le transhumanisme ne pourra résoudre aucun de nos problèmes fondamentaux, et notamment celui de faire avec ce que l’on est en tant qu’espèce, en tant qu’humains. Peut-être pouvons-nous modifier qui l’on est, en tant qu’humains, et nous transformer en une autre espèce… mais tous les progrès que j’aborde, transhumanisme compris, souffrent du même problème fondamental : ils sont détenus et gérés par des êtres humains.

Donc, évidemment, le transhumanisme permettrait de vivre beaucoup plus longtemps, de remplacer des parties du corps vieillissantes, ou même de faire pousser de nouveaux corps… mais qui aura accès à ça ? Les gens riches. Donc qu’en est-il des plus pauvres ? Ils n’y auront pas accès. C’est comme ça que les êtres humains fonctionnent. Jusqu’à ce que l’on trouve vraiment un moyen de résoudre ce problème, on n’aura jamais d’utopie, car nous ne sommes pas conçus pour l’utopie. Nous sommes conçus pour vivre dans un environnement très difficile de type « bas-toi ou tu meurs », nous portons ça en nous.

Image tirée de « Altered Carbon » sur Netflix.

Donc, si nous le voulions, nous pourrions éliminer la faim et la maladie sur la planète entière. Aucun enfant ne devrait mourir de faim. Nous pouvons faire ça, nous avons déjà la capacité technologique de le faire, mais nous ne l’avons pas encore fait. C’est ce que nous sommes en tant qu’espèce, c’est notre problème. Si nous pouvons faire face à ce problème, nous pourrons peut-être vivre dans une utopie. Mais d’ici là, il importe peu quelle technologie se présente, cela ne changera pas comment le monde fonctionne. Cela doit venir au travers d’un changement social.

Donc vous ne pensez pas que la technologie permettrait de générer plus d’égalité ?

Non. La technologie rend certes cela plus facile. C’est toujours plus simple d’être généreux quand on est riche. Les sociétés occidentales sont devenues très riches, très prospères. Personne ne meurt de faim à l’Ouest. Enfin, il y a des personnes sans-abris, mais c’est un problème que l’on tente de résoudre en tant que société. Si on retourne dans le temps, même cent ans en arrière, ce n’était pas une question de société, des gens mourraient de faim et vivaient dans la rue toute leur vie, et on n’en avait cure, c’était une norme. La technologie nous permet d’améliorer les conditions de vie. Mais le problème demeure.

Il est possible d’avoir une meilleure société. Je ne sais pas pour vous, mais je suis bien plus heureux de vivre maintenant que je ne l’aurais été de vivre en 1970, par exemple. Mais on n’aura jamais une utopie, parce que l’utopie exclut tout type de problématiques humaines… Or, nous sommes une espèce problématique. On vit dans une société extraordinaire selon les normes de nos ancêtres. Cela pourrait être beaucoup mieux et j’espère que, progressivement, cela va devenir mieux. Mais je pense que l’idée d’une utopie comprend mal qui nous sommes : c’est l’idée que nous pourrions, à travers quelques trucages technologiques, changer soudainement nos plus basiques instincts… mais non, nous ne changerons pas ça.

Je suis un père à présent, et je ferais tout pour mon enfant. Cela inclut probablement des choses illégales. Et évidemment je vais essayer de lui léguer tous mes succès dans la vie. Il aura une fortune imméritée, un succès immérité, qui lui seront donnés. Simplement parce que c’est mon fils. C’est objectivement injuste. On ne peut changer ça. Les communistes ont essayé de changer ça, dans une tentative pour écarter les connexions émotionnelles personnelles, pour mettre fin aux idées de loyautés tribales, familiales, de nationalisme, tout cela… Mais cela fait partie de qui nous sommes. On ne peut les écarter. Et si on le pouvait, on aurait quelque chose qui n’est pas humain. On peut avoir une utopie, mais on ne peut pas avoir d’humains qui vivent dans cette utopie, et ça, c’est quelque chose qui me paraît même plus effrayant que n’importe quel autre futur auquel je peux penser.

Donc toute utopie serait une dystopie en puissance ?

Oui. Enfin, je ne veux pas sembler trop négatif, parce que je pense que le problème est que, surtout de nos jours, nous voyons tout de façon binaire. Donc ça doit être soit une utopie, ou une dystopie. Mais ça n’a jamais été le cas, et ça continuera à ne pas être le cas. De façon générale, la vie sur Terre semble s’améliorer pour les êtres humains (bon, pas autant pour les autres espèces). C’est un processus qui, même s’il ne donne pas de garanties, procure quelques raisons d’être optimiste. Mais ce n’est pas réaliste de penser que nous allons nous réveiller dans dix ans dans une société sans crimes, sans injustices.

Image tirée de la série Netflix.

Concernant les crimes contre les femmes, par exemple, je suis plutôt convaincu à ce stade que la misogynie est inscrite dans nos gènes, que nous sommes nés avec un sens inné de l’infériorité des femmes, qu’elles peuvent être utilisées. On doit combattre ça, toutes les générations doivent combattre ça, mais ça ne disparaîtra pas. Toute féministe sait que les réactions violentes contre ce qu’elle prône continuent toujours de revenir. Je ne pense pas que ce soit la société, je pense que c’est solidement ancré dans ce que nous sommes. Nous grandissons et nous naissons avec l’idée qu’il est normal que les forts dominent les faibles, parce que c’est ce que la nature nous apprend, c’est ce que le monde est. Les femmes sont physiquement plus faibles que les hommes, donc elles sont, par définition, plus faciles à contrôler. Je pense que c’est ce que nous sommes comme espèce. On se bat contre ça constamment, il faut en permanence rééduquer, tenter de construire une société qui remet ça en cause.

C’est la même chose avec l’impérialisme et l’esclavage : c’est ce que les êtres humains font. Le colonialisme et l’impérialisme ne sont pas des phénomènes récents. Selon la vision marxiste, c’est quelque chose que les empires européens ont fait au cours des derniers siècles, mais ce n’est pas le cas. Avant que les puissances européennes soient impérialistes, il y avait d’autres puissances impérialistes. Les Britanniques ont pris le pouvoir en Inde, qui était sous domination des empereurs Mughal qui venaient également de loin pour le dominer. Aujourd’hui, l’esclavage est vu à travers le prisme de l’esclavage africain-américain. Mais c’est en fait un problème humain général. Ça a toujours existé et a touché différentes sortes de personnes. Selon moi, c’est quelque chose qui fait partie de nos gènes. Je pense tout simplement que nous sommes des singes violents. Des singes violents et sexistes. Et on doit combattre ça. On essaye constamment de le refouler. C’est tout l’enjeu de la civilisation, de créer quelque chose de meilleur. Mais il faut être conscient des limites. On ne peut pas juste dire : « demain nous serons tous des anges ». Cela n’arrivera pas. C’est un processus lent et douloureux. Je le dis particulièrement pour les féministes. Cela ne s’arrête jamais, vous ne gagnerez jamais ce combat. Il faut combattre le sexisme à chaque génération. Sinon on perd la partie.

On voit ça en ce moment, on voit une tentative pour remettre en cause les avancées féministes, les droits des femmes. Cela va continuer à arriver, je ne pense pas que ça va disparaître. Parce que je pense que c’est ce que nous sommes génétiquement.

Pour retourner à vos livres, quels genres de projets avez-vous maintenant ?

Je finis actuellement un roman de science-fiction, très similaire de ceux que j’ai écrit auparavant. J’ai passé ces dernières années à écrire de la fantasy et je reviens aujourd’hui à la SF. Je finis un livre dont l’intrigue se déroule sur Mars, 200 à 300 ans dans le futur. C’est très dystopique, je dois l’admettre. Les gens qui ont aimé les romans de Takeshi Kovacs (personnage principal de Carbone Modifié, NDLR) et qui ont aimé Black Man se sentiront très à l’aise dans ce monde, qui est très violent et avec beaucoup d’action. Ce livre parle également de qui nous sommes et de comment nous allons changer si nous allons coloniser un autre monde.

Vous traitez dans vos livres de toutes ces problématiques, de votre vision de l’espèce humaine. Est-ce que c’est une façon de faire réfléchir les lecteurs et, peut-être, initier des changements ?

C’est une idée sympathique, et j’aime à penser que oui. Mais, selon moi, le problème est qu’en règle générale un livre ne change pas les gens. La dernière fois qu’un livre a réussi cela serait peut-être « La Case de l’oncle Tom », il y a plus d’un siècle et demi. Mais généralement un livre ne change pas les choses, même dix livres ne changent pas les choses. On peut faire partie d’un processus général, à la limite. Si tous les livres envoient à peu près le message que l’on devrait traiter tout le monde de façon égale, que les femmes et les hommes devaient avoir les mêmes droits, que l’esclavage est une abomination… si l’on renforce constamment ce message, on peut faire partie d’un mouvement qui, je l’espère, accomplira quelque chose. L’art permet de faire ça.

Je me soupçonne en fait d’écrire dans le cadre d’une sorte de thérapie. J’écris pour exorciser mes frustrations et impulsions violentes. Quelqu’un m’a dit un jour qu’apparemment Ian Flemming a été conseillé d’écrire les romans de James Bond comme une thérapie, « pour que ça sorte ». En les lisant, on peut le voir. Je ne crois pas être aussi dérangé que Flemming, mais oui, il me semble quec’est une forme de catharsis d’évacuer certaines choses sur lespageset d’essayer de faire quelque chose avec. J’écrisunlivre pour me sentir mieux. Appelez ça de la thérapie, de l’expression individuelle… Peut-être que j’essaye aussi de faire que les gens m’écoute, ce serait sympathique. Mais en fin de compte je pense que c’est un voyage personnel et on espère juste que les gens vont lire ce qu’on a écrit et se dire « ça, c’est un voyage que j’aimerais faire ».

Est-ce que finalement les lecteurs ne prennent-ils pas ce qu’ils veulent du livre que vous leur avez donné ?

Oui, un livre écrit avec un message clair, « c’est la façon dont vous devez vous comporter » ou « ce genre de choses devraient arriver », c’est un livre de mauvaise science-fiction. C’est un projet non fictionnel pour un écrivain que d’écrire un livre sur comment nous devrions nous comporter politiquement. La fiction doit être divertissante. On a besoin de s’identifier au personnage, d’apprécier le récit. C’est comme une attraction de fête foraine, on se laisse emporter. Mais il est vrai qu’on essaye d’apporter de la couleur au récit avec notre propre sens des choses, et de ce point de vue tous les écrits sont politiques. Pas parce qu’on choisit de les rendre politiques, mais parce que tout le monde a des opinions politiques, même si c’est la politique du statu quo. Souvent, les gens disent que tel livre n’est pas politique, mais il l’est. C’est juste que ses hypothèses sont partie intégrante de la façon dont tout le monde suppose que les choses sont. Elles paraissent invisibles, mais les opinions politiques sont toujours là.

Tout le monde prend quelque chose de différent d’un livre, on ne peut attendre que le livre soit toujours lu de la même façon. J’ai eu des gens qui ont lu mes livres et en ont sorti des choses auxquelles je n’aurai pas pensé. Parfois j’en suis très content : « c’est cool, je n’avais jamais pensé à ça ». À d’autres moments, c’est plus : « comment est-ce possible que vous croyiez ça ? » Mais on ne peut pas contrôler ça. Et c’est bien, parce qu’on espère toujours que les gens vont y relever quelque chose de plus que juste l’histoire. Mais si tout ce qu’ils y trouvent est l’histoire, ça me va très bien aussi.

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Thomas Turner : l’humanité augmentée à travers le filtre de l’intime

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Et si les technologies s’infiltraient jusque dans notre sphère la plus intime pour refaçonner nos corps et nos désirs ? Quel érotisme dans une société transhumaniste ? Voici quelques questionnements qui traversent la collection Meta Humanis du sculpteur Thomas Turner. Rencontre avec cet artiste dont l’œuvre ondoie à la frontière de la chaire et du métal, du technologique et de l’érotique.

Qu’est-ce que Meta-humanis ?

C’est une proposition artistique de ce que pourrait devenir une Humanité, futuriste et technologique, à travers le filtre de l’intime. C’est une recherche « transcendée » qui propose une sensualité mécanisée reprenant une esthétique résolument charnelle. Nous sommes ici entre l’abstraction et l’anthropomorphisme, c’est une frontière passionnante en ce qu’elle a de paradoxale et de dérangeante.

C’est un travail sur l’impudeur et sur l’inavoué. Pour le décrire simplement, je re-design et je stylise des organes (sexuels pour la plupart) en acier inoxydable : des utérus, des vulves, des vagins, des pénis, des coïts et des plaisirs entremêlés !

À travers vos œuvres vous interrogez donc l’évolution future du corps humain ?

De nos corps, mais surtout de nos pulsions. Dans un environnement où la chaire sera immanquablement assistée, chimiquement, génétiquement ou mécaniquement, quels seront les nouveaux critères pour motiver nos désirs ? Seront-ils, eux aussi, « augmentés » ? Ces transformations auront lieu, inévitablement, alors quid de nos fantasmes ? Les sélections amoureuses et charnelles suivront-elles nos évolutions technologiques et esthétiques ?

Nous sommes à l’aube de quelque chose de nouveau qui aura un impact direct sur nos corps… Ce n’est pas seulement une évolution technologique, sociale et politique. C’est à mon sens beaucoup plus intime.

Quelle place pour la technologie dans l’intime ?

De tout temps, le sexe est aux avant-posts des technologies émergentes. Dès son apparition, la photo fut utilisée pour faire des clichés érotiques que l’on se refilait sous le manteau. Idem pour le cinéma dont les premiers consommateurs étaient les clients des maisons closes qui proposaient ce spectacle d’un genre nouveau ! Même chose avec les images en reliefs, la 3D, les réseaux, la réalité virtuelle… Nous voyons apparaître aujourd’hui des sextoys mécanisés ou connectés, des robots sexuels seront à disposition sous peu… Et l’intelligence artificielle est dans les starting-blocks sur le sujet ! Quoiqu’on en pense et en dehors de toute analyse morale de la chose, cela vient indubitablement à nous.

Meta Humanis signifie « Au-delà de l’humain ». Pourquoi avoir décidé de traiter la question du transhumanisme au travers de la question du désir et de l’intime ?

Car le sujet de la sexualité, et particulièrement celui de la jouissance, sera essentiel dans le transhumanisme. Ces questions sont liées de façon très étroites. Nous vivons dans une vertigineuse angoisse de mort. Techniquement, le vivant a trouvé une solution à travers la reproduction, comme la promesse d’une éternité par procuration.

Pour l’humain, spécifiquement, cette « réponse » passe aussi par le désir, la sexualité et la jouissance. C’est une « diversion » très satisfaisante pour la plupart d’entre nous. Le transhumanisme, en se proposant d’allonger et de rendre la vie plus confortable, est une des réponses à cette peur ancestrale et primitive. La question intéressante est de savoir quelle sera notre libido si nous parvenons à devenir des êtres éternels ? Deviendra-t-elle obsolète ? Aurons-nous encore le désir de jouir ?

Une des critiques adressées au transhumanisme est qu’en modifiant nos corps, nous risquons de perdre notre capacité de ressentir. Pensez-vous au contraire que le transhumanisme peut-être érotique et sensuel ?

Non seulement, il le sera, mais en amplifiant nos perceptions, il démultipliera nos désirs et nos fantasmes. Ce sera même sa vocation première et ne pas le comprendre, c’est passer à côté du sujet. Je pense qu’un de ses buts est de nous submerger de toujours plus de plaisirs, d’orgasmes et d’extases, car nous sommes là toujours dans la diversion. Alors bien sûr, les sensations telles qu’on les vit actuellement paraîtront bien fades et très vite sans intérêt. C’est précisément ce qui rendra cette évolution irréversible et notamment au niveau de l’érotisme et du plaisir. D’un autre coté, le mot d’ordre du transhumanisme est « efficacité »… Ce terme est-il compatible avec le sensible ? Aurons-nous des pulsions efficaces ? Une sexualité efficace ? Les peurs qu’engendre le transhumanisme sont tout à fait légitimes.

Même si ce mouvement a pour genèse un élan humaniste, force est de constater que l’homme ne s’est pas toujours servi de ses outils pour le bien collectif… Je suis personnellement assez pessimiste sur l’éthique sociale qui peut en découler, mais réfléchir à cette mutation par le biais de l’érotisme permet d’en garder l’aspect humain, même si ces réflexions se composent en grande partie de paradoxe et d’ironie ! Là en est tout l’intérêt, d’ailleurs…

Quelle serait la place de l’art dans un monde transhumain ?

J’allais répondre exactement la même place qu’il a dans notre monde actuel… mais cette réponse est précipitée et incomplète. Penchons-nous tout d’abord sur la définition de l’Art, telle que présentée dans les dictionnaires. Elle spécifie : « Toutes créations destinées à produire chez l’Homme un état particulier de sensibilité, plus ou moins lié au plaisir esthétique ». Cette définition a le mérite d’être « efficace » pour décrire une chose si abstraite et insaisissable. Elle nous apprend aussi que l’Art est lié à la perception humaine, tout à fait subjectivement. On peut alors légitimement penser que tant qu’il y aura de l’Humain, il y aura de l’Art…

Ensuite, il n’y a pas de question sur l’Art sans question sur l’artiste, et nous touchons là à la problématique de l’intention. On peut se demander si une œuvre peut être créée par autre chose qu’un humain ? Pour moi, il est le reflet de notre regard et c’est en ce sens qu’une machine seule ne pourra jamais créer quoique ce soit d' »artistique ». Je n’y crois pas, et la preuve en est que les nombreuses expériences qui tendent à me contredire ont toute été initiées par des humains ! Il ne faut pas confondre l’inspiration et l’outil (même si ce dernier est autonome). Une intelligence artificielle peut copier, faire du « à façon », créer de l’aléatoire, mais quelqu’un lui a demander de le faire. Et cela change tout. Elle ne sera jamais d’elle-même passionnée, obsédée, dérangée, frustrée, angoissée, jalouse… Bref, subjective.

Une machine destinée à assembler une auto ne pourra pas « décider » de tout plaquer pour se mettre à peindre ou à écrire une symphonie ?! La machine tend à la perfection et donc à la stabilité… Tout le contraire, à mon avis, de l’humain. Rappelons-nous alors ces mots empruntés aux surréalistes à propos de leur mouvement et qui résume bien la profondeur des abysses de l’âme humaine : « L’art doit être une création libérée du contrôle de la raison, un automatisme psychique pur »… La raison étant la seule chose pouvant émaner de la machine et le psychisme étant la chose dont l’absence la définit le mieux.

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Les enfants d’Icare, Arthur C. Clarke : l’humanité vouée aux étoiles

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Concept art basé sur "Les enfants d'Icare", pour la série TV. Par Alexander Forssberg.

Il est de ces livres qui échappent étrangement aux lois du temps, et Les enfants d’Icare est de ceux-là. Publié en 1953, ce roman de science-fiction dresse le portrait saisissant et glaçant d’une humanité placée face à ses propres contradictions, à ses propres limites, au travers de sa rencontre avec une espèce extraterrestre, Les Suzerains.

« L’auteur qui a vu la science-fiction devenir réalité »

Arthur C. Clarke est un auteur britannique de hard science fiction, né en 1917. Il est, aux côté d’Isaac Asimov et Robert Heinlein, un des plus grand auteurs de l’Âge d’or de la SF. En 1950, le space opera connaît son apogée, à l’aube de la conquête spatiale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Clarke a travaillé sur le système d’alerte radar britannique dans la Royal Air Force. Il imagine alors le système de l’orbite géostationnaire, qui sera sa plus grande contribution à la recherche scientifique. C’est celui qui est utilisé aujourd’hui pour les satellites de télécommunication. L’un d’eux porte aujourd’hui son nom, le satellite « Clarke ».

Clarke, « l’auteur qui a vu la science fiction devenir réalité », a écrit près de 100 ouvrages, comprenant des recueils de nouvelles, des romans et des écrits scientifiques. S’il a fondé sa réputation dans le champ de la SF par la publication de ses nouvelles, ce sont ses romans Les enfants d’Icare (1953) et La Cité et les Astres (1956) qui lui ont permis d’élargir son lectorat. Il est également connu pour avoir travaillé avec le réalisateur Stanley Kubrick sur l’écriture du script de 2001 : L’Odyssée de l’espace.

Arthur C. Clarke en 1965.

Ardent défenseur de la conquête spatiale, Arthur C. Clarke assurait qu’avant la fin du XXe siècle, l’humanité sera amenée à changer d’échelle de nouveau, car alors, « le système solaire entier composera la toile de fond de notre vie ». Il défend cet enjeu dans la plupart de ses romans tels que Prélude à l’espace (1951), La Cité et les Astres, La trilogie de l’espace, etc. Pour autant, il adopte dans Les enfants d’Icare une perspective un peu différente.

Dans cet ouvrage qu’il considère comme le plus abouti de son œuvre, Clarke imagine que la façon dont les hommes se projetteront et se répandront dans l’espace ne soit pas celle à laquelle nous nous attendions.

L’espace, l’ultime frontière à franchir

Le récit se déroule en l’an 1975. La Guerre-Froide bat sont plein. Alors que les Américains et les Soviétiques s’apprêtent à lancer leurs premières fusées lunaires, des vaisseaux extraterrestres apparaissent soudainement au-dessus des plus grandes capitales du monde. Les Suzerains, des extraterrestres ultra-évolués et pacifiques, prennent alors le contrôle de la Terre. Ils œuvrent à la création d’une communauté mondiale, libérée de l’emprise des États et mettent fin à l’équilibre de la Terreur.

Les enfants d’Icare est né d’une volonté de Clarke de se placer à contre-courant des nombreux écrits de SF qui ont fleuri après La Guerre des Mondes de Herbert George Wells, et qui relatent l’invasion d’extraterrestres aux pulsions destructrices et agressifs envers l’humanité. Les Suzerains, au contraire, instaurent une société utopique en mettant fin à la souveraineté des Nations, aux conflits, à la famine, aux inégalités sociales, aux extrémismes religieux… Il y a un ralentissement général de la production et la consommation. On assiste également à une libération sexuelle et la société devient ultra-technologisée.

Les Suzerains interdisent cependant aux hommes la recherche scientifique en aérospatiale, arguant qu’ils ne savent pas utiliser le progrès technique autrement que pour s’auto-détruire. Pour autant, ce monde parfait se révèle bientôt somnolent et aseptisé. Les hommes ne sont plus animés de pulsions créatrices et ne tentent plus de faire reculer les frontières de la connaissance. Clarke s’interroge, ainsi, sur la nature de l’homme et sa propension à l’inertie ou au dépassement de soi. L’utopie laisse place à l’ennui se substitue.

Pour Clarke, l’humanité doit alors se tourner vers le ciel, cette nouvelle frontière qu’il se doit de franchir afin de ne pas sombrer dans l’inertie. Il interroge les raisons profondes qui poussent l’humain à entreprendre un tel voyage, questionnant sa nature et sa relation à l’Univers. L’exploration de l’espace telle qu’il la présente dans ses romans consiste en une entreprise pacifique menée avec une certaine sagesse. Mais, dans Les enfants d’Icare, émerge également l’idée que, peut-être, n’irons-nous pas dans l’espace de la façon dont nous l’avions imaginé.

La fin de l’enfance

Clarke est partagé entre son optimisme à toutes épreuves et la certitude, au fond de lui, que l’homme n’est pas prêt à sortir de son cocon. Que si quelque part, s’il y a une forme de vie intelligente dans l’Espace, il y a de fortes chances pour qu’elle soit bien au-delà de notre compréhension.

Dans la version originale, le récit est précédé d’une note indiquant que « les opinions exprimées dans ce livre ne sont pas celles de l’auteur ». Pour autant, le choix qu’il a fait de développer cet argumentaire montre que Clarke souhaitait exprimer quelques doutes quant à la capacité de l’humanité à se répandre dans l’univers, ou du moins à ce stade de maturité. C’est une façon pour lui d’évoquer la question du post-humanisme avec l’ascension vers l’espace d’hommes devenus pures esprits qui abandonnent les derniers vestiges de la matière derrière eux.

Le titre original, « Childhood’s end », montre que cette ultime phase d’évolution de l’humanité marque la fin de son enfance et l’entrée dans sa phase de maturité. En interrogeant la relation de l’homme à l’univers de la sorte, Arthur C. Clarke lie étroitement le prochain stade de l’évolution de l’humanité à la découverte de l’espace. Cela illustre parfaitement les dires de l’auteur Brian Aldiss, selon qui « plus qu’aucun autre auteur de science-fiction, Clarke est resté fidèle au rêve de l’enfant qui voit dans la science le salut de l’humanité et dans l’humanité une race de dieux potentiels voués aux étoiles. »

Dans Les enfants d’Icare, la frontière nous séparant de l’espace n’est plus seulement physique, mais métaphysique.

Pourquoi « Les enfants d’Icare » comme traduction du titre  ?

Dans la mythologie grecque, Icare constitue le symbole de la volonté de l’homme d’accéder à la troisième dimension. Enfermé avec son père dans le Labyrinthe par Minos, le Roi de Crête, Icare tente de s’échapper au moyen d’une paire d’ailes constituées de plumes et de cire. Mais, grisé par le vol, il ne suit pas les recommandations de son père. Il s’élève de plus en plus haut dans le ciel, jusqu’à ce que la chaleur du Soleil ne fasse fondre ses ailes et qu’il ne tombe dans la mer pour s’y noyer.

En définitive, le message d’une telle traduction semble bien que l’humanité ne devrait pas chercher à aller trop vite, trop haut, au risque de se brûler les ailes.

Le roman a été adapté en 2015, sous forme de séries TV, par la chaîne américaine SyFy.



Les enfants d’Icare
, Arthur C. Clarke

Poche : Milady
336 pages
7.10€

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